On m’a demandé d’écrire un article à l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle qui a lieu le 21 février de chaque année. Pour être honnête, ce n’est pas un sujet auquel je pense tous les jours. Ce que je veux dire, c’est que je ne théorise pas au quotidien quelque chose qui est si naturel pour moi. 

Mon cas est simple : je suis née et j’ai grandi en France, mes deux parents parlaient français à la maison. Ma langue maternelle est naturellement le français. En écrivant cet article, j’ai une pensée toute particulière pour : 

  • celles et ceux qui n’ont pas de « langue maternelle » au sens strict, parce qu’ils ont été élevés par leur père, leurs grands-parents ou d’autres proches ; pour eux, on parlera plus justement de langue première ;
  • celles et ceux qui ont l’impression de devoir choisir une seule langue maternelle, alors qu’on peut en avoir deux, voire davantage, lorsque plusieurs langues sont parlées dans notre environnement dès l’enfance.

Puisque cette journée célèbre la « langue maternelle », je continuerai à utiliser cette expression dans cet article, par simplification et par clarté, mais cela n’exclut évidemment pas ces réalités. Le Larousse définit la langue maternelle comme « la langue du pays d’origine ou la première langue apprise dans l’enfance ».

Une journée mondiale née d’un combat pour une langue

En 1952, à Dhaka, grande ville du Pakistan oriental — l’actuel Bangladesh — la langue devient un enjeu politique et identitaire majeur. Depuis la partition de 1947, le Pakistan est composé de deux territoires éloignés : à l’ouest, une population majoritairement ourdophone ; à l’est, une immense majorité de bengaliphones. Pourtant, le pouvoir central décide d’imposer l’ourdou comme seule langue officielle. 

Pour les habitants de l’est, cette décision est vécue comme une négation de leur culture. Dans les universités de Dhaka, les étudiants se mobilisent et réclament la reconnaissance du bengali. Le 21 février 1952, malgré l’interdiction de manifester, ils descendent dans la rue. La police intervient, les tensions montent, et des tirs éclatent. Plusieurs étudiants sont tués. 

Leur mort marque profondément le pays. Le 21 février devient un symbole du combat pour la langue et l’identité culturelle. Quelques années plus tard, le bengali est reconnu comme langue officielle. En 1999, l’UNESCO choisit cette date pour instaurer la Journée internationale de la langue maternelle. 

Pourquoi cette journée est importante

Cette question est vaste. Mais, à mes yeux, cette journée compte pour deux raisons essentielles. D’abord, parce que notre langue maternelle façonne profondément notre identité et notre vision du monde. C’est la langue dans laquelle nous avons été consolés, grondés, encouragés, dans laquelle nous avons appris à nommer les choses et à comprendre les autres. Ensuite, parce que célébrer les langues, c’est aussi un acte de résistance. Des langues disparaissent chaque année, emportant avec elles des cultures, des imaginaires, des savoirs et des façons de voir le monde. Protéger les langues, c’est protéger la diversité humaine.

La langue maternelle influence notre identité, notre vision du monde et nos comportements

La ou les langues avec lesquelles nous avons grandi façonnent notre manière de parler, et donc notre manière de penser. Les mots, les expressions, les structures linguistiques que nous utilisons créent une certaine lecture du réel. Les langues ne sont pas seulement des outils pour décrire la réalité : elles sont aussi des manières différentes de la comprendre et de la rendre visible. Prenons par exemple le mot saudade en portugais. Il désigne un état émotionnel empreint d’un manque, dirigé vers une personne, un lieu, un moment ou une époque révolue, tout en incluant la possibilité, réelle ou imaginaire, du retour de ce qui est perdu. Il n’existe pas d’équivalent exact en français ou en anglais. Lorsqu’une langue possède un mot pour une émotion, elle lui donne une place dans la pensée et dans la culture ; sans ce mot, elle reste plus difficile à nommer, donc plus diffuse.

Notre rapport aux autres dépend aussi de la langue. En français, le choix entre tu et vous introduit immédiatement une notion de distance, de respect ou de hiérarchie. En anglais, où seul you existe, cette distinction n’apparaît pas de la même manière dans la langue. Les travaux de management interculturel vont d’ailleurs dans ce sens. Des chercheurs comme Geert Hofstede ont montré que les cultures nationales se distinguent notamment par leur rapport à la hiérarchie. La France est ainsi classée parmi les pays à forte distance hiérarchique, où les relations professionnelles restent relativement verticales, tandis que les États-Unis ou le Royaume-Uni sont considérés comme des cultures à distance hiérarchique plus faible, où les échanges sont souvent plus directs et informels. Il n’existe pas de preuve scientifique établissant un lien direct entre ces différences culturelles et la structure des langues, mais on peut tout de même s’interroger sur l’impact possible du tu et du vous en français, qui inscrivent la distance dans la langue elle-même, alors que l’anglais ne marque pas cette distinction.

Dans son étude The Effect of Language on Economic Behavior (« L’effet de la langue sur les comportements économiques ») publiée en 2013, l’économiste M. Keith Chen met en évidence un lien entre la structure des langues et certains comportements liés au futur. Il observe que les locuteurs de langues qui ne marquent pas fortement le futur — comme le chinois mandarin, où l’on peut parler de demain presque comme d’aujourd’hui — ont tendance à épargner davantage et à adopter des comportements plus orientés vers l’avenir, comme si le futur leur paraissait plus proche et plus concret. En mandarin, on peut dire par exemple :

我明天去市场 (míngtiān wǒ qù shìchǎng) 

littéralement : je / demain / aller / marché 

La phrase en mandarin ne contient aucun marqueur du futur : seule l’indication de temps « demain » permet de comprendre que l’action se situe dans l’avenir. En français, on dira plus naturellement : « Demain, j’irai au marché. » Le verbe lui-même change de forme pour marquer le futur, ce qui crée une séparation plus nette entre le présent et l’avenir dans la structure même de la phrase.

Les travaux de la psycholinguiste Lera Boroditsky, notamment l’étude Who dunnit? Language and memory for accidental events (« Qui est responsable ? Langage et mémoire des événements accidentels ») menée avec Caitlin Fausey en 2010, montrent que la langue peut influencer la manière dont nous percevons et mémorisons les actions. Dans leurs expériences, les participants voyaient de petites scènes où un objet était cassé accidentellement. Les anglophones avaient tendance à décrire la scène en mentionnant l’agent responsable : He broke the vase (« Il a cassé le vase »), tandis que les hispanophones utilisaient plus souvent une structure sans agent : Se rompió el jarrón (« Le vase s’est cassé »). Résultat : les anglophones se souvenaient mieux de la personne responsable de l’action, alors que les hispanophones retenaient davantage l’événement lui-même. La structure de la langue oriente donc l’attention soit vers l’agent, soit vers l’action, ce qui peut, à long terme, influencer la manière dont on attribue la responsabilité.

Il existe de nombreuses autres études pour étoffer ce sujet passionnant ! Votre langue maternelle contribue à façonner votre relation aux autres, votre vision du monde et certains de vos comportements. La Journée internationale de la langue maternelle est l’occasion de le reconnaître et de le célébrer.

Le 21 février : une journée de résistance

Selon l’UNESCO, près de 40 % des habitants de la planète n’ont pas accès à un enseignement dans une langue qu’ils parlent ou comprennent. Dans le même temps, des langues disparaissent chaque année, parfois avec leurs derniers locuteurs.

Une langue disparaît pour plusieurs raisons : 

  • parce que ses locuteurs adoptent une langue dominante pour des raisons économiques ou sociales ; 
  • parce qu’elle n’est pas transmise aux enfants ; 
  • ou parce qu’elle est volontairement marginalisée ou dévalorisée.

Certaines langues sont en effet considérées comme moins légitimes que d’autres. À Nice, dans le sud de la France, où vit une importante communauté d’origine maghrébine, je me souviens d’une animatrice d’un centre aéré (j’étais alors directrice de la structure) qui avait répondu à des adolescents, qui parlaient entre eux en arabe : « On est en France, on doit parler français. » Sans doute aurait-elle réagi très différemment s’ils avaient parlé anglais. J’avais essayé de rattraper les pots cassés, en discutant avec elle et en valorisant auprès de ces jeunes leur capacité à parler plusieurs langues. Cela me fait penser à une femme marocaine installée en France que j’ai rencontrée il y a quelques mois, et qui m’expliquait à quel point l’humour dans sa langue (le darija, l’arabe marocain) était plus subtil, plus imagé, parfois beaucoup plus drôle que ce que pouvait exprimer le français. Je n’ai malheureusement pas les compétences linguistiques pour en donner des exemples, mais cette conversation m’a marquée. Comme je l’envie de maîtriser parfaitement le français et le darija, et d’avoir accès à un humour encore plus fin que le mien ! (rires)

Quand on cherche à faire disparaître une langue, on cherche souvent à faire disparaître une culture, et ce qui unit une communauté. Certains y voient un moyen de « faire nation ». En France, cette idée est encore assez répandue : parler une seule langue, partager une seule culture. Les documents administratifs ne sont presque jamais traduits ; le message implicite est souvent : « à vous de vous adapter ». Cette vision relève davantage d’une logique d’assimilation, où l’on attend des personnes qu’elles adoptent les codes dominants.

En arrivant en Californie, j’ai été frappée par une autre approche. Les différentes communautés y font vivre leurs langues et leurs cultures tout en revendiquant pleinement leur appartenance à la nation états-unienne. Les documents administratifs sont traduits en plusieurs langues. On peut être à la fois attaché à ses racines et pleinement citoyen du pays dans lequel on vit. Cette approche correspond davantage à une logique d’intégration, où plusieurs identités et cultures peuvent coexister sans devoir s’effacer.

Ces dernières années, plusieurs décisions prises aux États-Unis ont marqué un retour à une vision plus assimilationniste de la langue. Au niveau fédéral, le décret exécutif 14224, intitulé « Désigner l’anglais comme langue officielle des États-Unis » (Designating English as the Official Language of the United States), a été signé le 1er mars 2025. Il a fait de l’anglais la langue officielle du gouvernement fédéral et a annulé des politiques qui obligeaient jusque-là les agences à proposer une assistance linguistique aux personnes ne parlant pas anglais. Au niveau des états, la Floride a également adopté, en février 2026, une règle imposant que tous les examens du permis de conduire soient passés uniquement en anglais (English-only driver’s license testing rule), supprimant les options multilingues et les services de traduction auparavant disponibles.

Mises bout à bout, ces décisions dessinent un climat politique où l’idée d’une langue nationale unique prend de plus en plus de place. Pourtant, les politiques linguistiques ne sont jamais de simples ajustements administratifs. Elles influencent profondément la manière dont chacun se sent accueilli, reconnu, légitime dans la société. Avec le temps, elles peuvent entamer la confiance des familles, fragiliser l’estime de soi des enfants et contribuer à l’effacement progressif de certaines langues et cultures.

C’est pour cela que le rôle des communautés, des familles et des associations est si essentiel. Lorsque les politiques publiques se resserrent, ce sont souvent les initiatives locales qui maintiennent les langues vivantes. C’est dans cet esprit que des organisations à but non lucratif comme EFBA poursuivent leur travail, avec la conviction que chaque langue transmise est une richesse pour toute la société.

Quand une société dévalorise certaines langues, elle envoie aussi un message aux personnes qui les parlent : votre culture vaut moins que les autres. Face à cela, les réactions peuvent être très différentes. Certains finissent par intérioriser ce regard et par se détourner de la langue et de la culture de leur famille, comme si elles avaient moins de valeur. D’autres développent une colère envers un pays qui ne reconnaît pas leur héritage, et s’en éloignent encore davantage. Et puis il y a ceux qui, comme un acte de résistance, revendiquent leur culture d’origine avec fierté, tout en refusant de s’exclure de la société dans laquelle ils vivent. 

Il y a quelques mois, à Paris, un festival celto-berbère1 réunissait musiciens et danseurs venus d’horizons différents à l’occasion de Yennayer, le nouvel an Amazigh. Sur scène, les sonorités bretonnes dialoguaient avec les rythmes d’Afrique du Nord. Quand j’ai vu les vidéos, j’ai été stupéfaite : ces cultures s’assemblaient si bien ! Vous pouvez trouver une vidéo ici sur Instagram. C’était un moment simple, joyeux, et profondément symbolique : la preuve qu’on n’a rien à perdre, et tout à gagner, à faire vivre plusieurs langues dans un même espace. 

1 Note : le terme « berbère » vient du grec « barbaros », qui signifiait à l’origine « étranger » ou « celui qui ne parle pas la langue ». Avec le temps, ce mot a pris une connotation négative : en français, « barbare » évoque aujourd’hui quelque chose de violent, de non civilisé. Cette évolution montre bien comment, lorsqu’on ne partage pas la langue de l’autre, on peut en venir à considérer sa culture comme inférieure ou moins légitime. C’est aussi pour cela que de nombreuses personnes préfèrent aujourd’hui le terme « Amazigh »  qui signifie « homme libre » ou « peuple libre ».

Un pas vers la paix 

Le message de cette journée est universel : chaque langue porte une histoire, une culture et une manière unique de voir le monde. Défendre les langues, c’est défendre la diversité humaine. Et défendre la diversité, c’est aussi faire un pas vers la paix, en acceptant que plusieurs langues, plusieurs cultures et plusieurs façons d’exister puissent cohabiter. 

Si vous lisez cet article, c’est sans doute parce que, d’une manière ou d’une autre, la question de la langue vous concerne. Peut-être vivez-vous à l’étranger, peut-être parlez-vous votre langue maternelle au quotidien, ou au contraire très rarement. Peut-être avez-vous inscrit votre enfant dans un programme pour qu’il puisse apprendre ou conserver le français, qui est votre langue maternelle. Peut-être parlez-vous d’autres langues et que vous avez conscience de l’importance du multilinguisme et du multiculturalisme. Quelle que soit votre situation, cette journée est l’occasion de s’arrêter un instant, d’y penser, et de se rappeler que nous avons le droit de transmettre notre langue et notre culture — et que c’est même une très belle chose de le faire. 

Participer aux programmes d’EFBA, c’est aussi permettre à son enfant de découvrir la langue française et les cultures francophones. Que ce soit à travers nos cours, nos centres aérés en immersion ou nos activités culturelles en ligne et en présentiel, il existe mille façons de faire vivre le français au quotidien et de le transmettre. 

Bonne Journée internationale de la langue maternelle à toutes et à tous ! 

Écrit par Julia Peillon, directrice des programmes culturels et des centres aérés à EFBA